
Extrait du site du nouvel obs très intéressant sur le rôle des lobbies dans
le Grenelle :
Fin octobre, le Grenelle doit réunir des représentants des ONG, des
syndicats, du patronat, des collectivités locales et de l'Etat afin de définir
une vingtaine de plans d'action. Quel sera le poids des lobbies dans les
futures décisions ? Nouvelobs.com a recueilli l'avis de personnalités sur
cette question.
Notre question : Quel est le poids des lobbies industriels et patronaux
dans le Grenelle de l'environnement ?
Les réponses :
Hubert Reeves, astrophysicien et président de la Ligue ROC:
"Avoir tenu l'engagement - pris à la demande du monde associatif - d'un
Grenelle de l'environnement est une rupture avec le passé où les différents
protagonistes se considéraient comme des adversaires. Dorénavant, ils savent
s'asseoir autour d'une table et chercher des points de convergence. Je veux
croire, je crois que le Grenelle n'est qu'une première étape, l'aube d'une ère
nouvelle. On est au XXIème siècle, on n'a plus les moyens du XXème (le pétrole
et les minerais s'épuisent, la biodiversité décline) et personne n'a envie de
vivre l'enfer d'une planète trop chaude, ou de se mettre la ceinture pour cause
de pénurie alimentaire. Ces sombres prédictions nous empêchent de nous croiser
les bras. Et si elles ne se réalisent pas, sans doute sera-ce parce qu'un
Grenelle a eu lieu en France, répété ailleurs, qu'une ONUE se sera créée, etc.
Du moins c'est ce que j'espère"
Corinne Lepage, présidente de Cap21: "Il est difficile de
répondre aujourd'hui à cette question. Nous le saurons au moment des décisions
mais le lobby agricole a été présent pendant la première étape de préparation.
Il faut voir comment se déroulent les débats dans les régions. J'ai quelques
interrogations concernant le rôle des préfets. Des échos du Havre et de Laval,
me font dire que certains d'entre eux ont tendance à décider a priori qu'il ne
serait pas débattu des OGM et du nucléaire dans leur région. Ce n'est pas
normal."
Sandrine Matti, présidente de Réseau Action Climat :
"Ils tiennent une place très importante, ce n'est pas une surprise. La
Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA) plaident
pour le développement des agrocarburants, le Medef et EDF défendent le
nucléaire…Bien entendu, des consensus peuvent émerger, mais le Grenelle doit
avant tout aboutir à de vraies négociations."
Franck Laval, Ecologie sans Frontières: "Ah les lobbies… Au
départ nous étions un peu surpris, nous ne les voyions pas. Mais où donc
étaient passés les méchants patrons qui détestent les écolos. En fait, ils
savent rester très discrets, mais ils sont bel et bien présents et font leur
travail de façon très subtile. Ils entourent les président des groupes, les
aident, rédigent les synthèses et du coup mettent en avant leurs idées, sans
bruit. Par exemple, ce sont des fonctionnaires du ministère de l'Industrie qui
épaulent le président du groupe de travail n°3 intitulé "instaurer un
environnement respectueux de la santé". Lors des débats, le Medef a proposé de
renouveler tout le parc automobile en 5 ans pour lutter contre la pollution!
Autrement dit, il s'agit d'une véritable proposition commerciale que nous
n'avons même pas dénoncée tellement elle est grossière. Et bien, dans le
compte-rendu, elle bien mise en avant, tandis que les idées des associations,
qui sont forcément différentes les unes des autres, sont tellement synthétisées
qu'on pourrait lire le contraire de ce que nous pensons…"
Sébastien Genest, président de France nature environnement:
""In fine, ils pèseront obligatoirement dans les négociations car une grande
partie des mesures opérationnelles qui seront adoptées auront un impact sur
l'économie. C'est pour cela qu'il faudra fasse ses choix de manière claire et
informer au maximum pour éviter qu'il y ait des éléments bloquant. Il faut
qu'il y ait le moins de zones d'ombres possibles dès le départ. Le problème,
c'est que pour l'instant tout n'est pas dit et qu'on a l'impression que le
ministère des Finances et les organisations patronales n'ont pas été jusqu'au
bout de ce qu'ils pensent réellement."
Michèle Rivasi, coordinatrice du suivi du Grenelle de
l'environnement au sein des Verts: "Plusieurs secteurs sont tabous : le
nucléaire et le chimique sont, par exemple, intouchables. Nos intérêts
divergent, et, déjà, des différends se sont manifestés dans les groupes de
travail.La recherche sur les OGM pose aussi problème. Deux conceptions
s'opposent : l'une est scientiste, l'autre applique le principe de
précaution. Pour autant, nous refusons un discours manichéen, car les Verts
sont pour la recherche sur les OGM, mais en laboratoire, pas en plein champ.
Par ailleurs, nous réclamons un plan de restriction draconien des pesticides.
Nous voulons que le Grenelle soit réapproprié par les citoyens au niveau des
collectivités territoriales. Nous sommes, par exemple, pour des contrats entre
les ONG et les conseils généraux. Nous voulons sortir du système hiérarchique
habituel."
Yannick Jadot, directeur des campagnes de Greenpeace: "Leur
poids est très lourd. D'importantes résistances se font sentir du côté du Medef
et la FNSEA, qui assument difficilement leur responsabilité dans les
changements de modes de production. Ils veulent faire payer l'Etat ou les
consommateurs, mais refusent toute réglementation contraignante pour eux. En
dépit de la communication d'entreprise et gouvernementale qui inonde les
médias, le Grenelle est un moment de vérité. Nous verrons si ces lobbies
apporteront de vraies solutions, ou s'ils se contenteront de communiquer sur le
développement durable. Au sein d'Alliance pour la planète, nous connaissons les
solutions qui fonctionnent et qui, en plus, créent de l'emploi. La légitimité
est du côté des associations. Nous voulons, grâce à l'opinion publique, que le
rapport de force soit en notre faveur. Nous ne négocierons pas sur l'ambition
du Grenelle, qui est d'apporter des solutions à une crise environnementale.
Seuls les moyens peuvent être discutés."
Claude Bascompte, président des Amis de la terre: "Il ne
faut pas nier, ni être angéliste. Les lobbies oeuvrent pour leur point de vue,
c'est certain. Nous sommes vigilants. Nous comptons peser autant que possible,
car les lobbies sont déjà très bien entendus par le pouvoir en place. Nous
souhaitons mettre en œuvre toutes nos propositions. Certaines peuvent être
discutées, d'autres non. Par exemple, des changements politiques doivent
absolument être décidés en matière de nucléaire, d'incinération ou de
transports routiers. Il faut envisager une sortie du nucléaire et le
développement des énergies renouvelables. Après, le cheminement peut toujours
se négocier. "
Stéphane Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du
Nucléaire: "A priori, pour ce qui est du nucléaire, les lobbys industriels et
patronaux sont assez peu investis dans le Grenelle de l'environnement. Ils
connaissent les positions de l'Etat français. Ils savent que le Grenelle n'a
pas été organisé pour empêcher leur activité polluante. La société Areva doit
être suffisamment rassurée par les positions de Nicolas Sarkozy pour ne pas
avoir besoin de venir".
Jean-Paul Besset, porte-parole de la Fondation Nicolas
Hulot : "Chacun défend évidemment ses intérêts et c’est bien le propre
d’un débat démocratique. A nous les associations écologistes de convaincre que
l’enjeu dépasse les petites cuisines des uns et des autres. Jusqu’à présent en
tout cas, les lobbies restent sur la défensive et ne font pas obstacle. C’est
qu’ils ne peuvent nier la réalité de la crise écologique et l’ardente
obligation d’y apporter des solutions. La question leur est posée de plein
fouet. Ils ne peuvent la contourner. Pas plus eux que toute la société.
Certains garderont le pied sur le frein, sans doute, mais pourront-ils afficher
un front du refus systématique face à une opinion qui, alors, les jugerait
sévèrement?"
Jean-Pierre Bompard, secrétaire confédérale de la CFDT: "A
ce jour, dans les groupes de travail, on a pas identifier ce que vous appelez
lobby. Il existe bel et bien une volonté d'écoute et de dialogue de la part au
sein des groupes de travail. La première phase finale ne débute que la semaine
prochaine mais l'on ne peut pas dire que le patronat se comporte en lobbying
comme à Bruxelles. On aurait notamment pu le craindre pour la filière des
biocarburants. Mais l'on ne voit les producteurs de plantes se manifester, dans
la forme actuelle des réunions. Dans le secteur du transport de marchandise
également, les positions syndicales ne sont pas homogènes."
Dominique Paret, porte-parole de l'Ufip, Union française
des industries pétrolières: "Quand vous regardez la composition des groupes,
nous représentons qu'une partie au sein du collège des employeurs, qui lui-même
discute avec quatre autres collèges. Ainsi, les industries et le milieu
patronal tentent de représenter le Medef de manière homogène. Car la plupart
des questions dépassent le périmètre des branches."
Florent Grabin, responsable de l'association écologique
Pour une Martinique autrement (Puma): "C'est certain qu'ils vont mettre des
bâtons dans les roues des écologistes. Aux Antilles, ils craignent que la
dénonciation de l'utilisation des pesticides casse l'économie du tourisme et
que les voyageurs partent vers le reste des Caraïbes, où la situation
environnementale est pourtant pire que chez nous".
Vincent Perrot, délégué général de la Fédération nationale
d'agriculture biologique (FNAB): "Le lobby FNSEA est le plus puissant.
L'Assemblée permanente des chambres d'agricultures, les coopératives agricoles
et les semenciers sont également très représentés. En écoutant les propositions
de la FNSEA, on sent que ces agriculteurs sont prêts à préserver la
biodiversité, mais pas à la réintroduire, en arrêtant, par exemple, les
monocultures. Ils ne veulent pas changer de méthode. Pendant les réunions de
travail, c'est un vrai dialogue de sourds. Le rapporteur et le président ont
beaucoup de mal à trouver des consensus. Par exemple la FNSEA s'est prononcée
en faveur de l'agriculture biologique, mais sans définir sa proportion dans
l'agriculture française. De toutes manières, peu importe les négociations, on
n'aboutira qu'à ce que le gouvernement a décidé."
Christine Thelen, membre du Collectif des faucheurs
volontaires: "Les lobbies vont y aller de tout leur poids, c'est certain. Le
ministre de l'Ecologie, Jean-Louis Borloo, avait pris une position intéressante
concernant les OGM. Mais le ministre de l'Agriculture, qui est à la solde de la
FNSEA, l'a immédiatement recadré. Pourtant, 65% des agriculteurs sont contre
les OGM. Le Collectif des faucheurs volontaires compte peser dans la balance,
en organisant notamment, juste avant le Grenelle, une marche de Chartres à
Paris, avec de nombreux débats.
Philippe Gratien, directeur général du Groupement national
interprofessionnel des semences et plants (GNIS): "Nous sommes des participants
parmi tant d'autres. Tout le monde a droit la parole. Les trois premières
réunions du Grenelle sur les OGM se sont déroulées normalement. A la quatrième,
nous avons dénoncé une rupture de contrat après que Jean-Louis Borloo a parlé
de gel des cultures OGM. Sur un sujet aussi difficile, les discussions sont
tendues."
Jacques Pasquier, membre de la Confédération paysanne:
"J'ai d'ores et déjà constaté le poids très important du Medef. Lors des
réunions de travail du Grenelle avec les représentants de ce mouvement, les
objectifs économiques étaient toujours très présents. Le Medef est réticent à
tout ce qui peut freiner le business. Par exemple, au cours des discussions sur
la pollution de l'air intérieur, le Medef était favorable à des programmes
d'isolation ou de ventilation, synonymes, pour eux, d'activité économique. En
revanche, dès qu'on a parlé d'exclure les substances CMR (substances chimiques
à caractère cancérogènes et mutagènes), utilisées notamment dans le traitement
du bois, l'organisation patronale a tiqué. Il est hors de question, pour elle,
de freiner l'activité en retirant un produit de la vente en attendant de
trouver un substitut. Le lobby d'experts scientifiques est également très
présent. Ils abordent les problèmes environnementaux avec un regard formaté qui
laisse peu de place à l'expertise citoyenne."
Bernard Cressens, directeur des programmes de WWF France:
"Leur poids est très important. Les lobbies agricoles ont peur qu'on leur mette
des bâtons dans les roues en modifiant leur mode de production. Ils craignent
la concurrence des autres pays si des mesures sont prises uniquement en France.
Au sein du groupe 3 du Grenelle sur la santé et l'environnement, nous n'avons
été ni écouté, ni entendu. Dans le groupe 4 sur les modes de production et de
consommation durable, nous avons été écouté, mais il était exclu qu'on gêne
l'agrobusiness de quelque manière que ce soit…"
Alfred Kaufmann, co-fondateur d'Agir Vite: "Le poids a
toujours été important sur les politiques, qu'ils soient de droite ou de
gauche. C'est le credo d'Agir Vite que de le dénoncer. Les Verts se sont
trompés lorsqu'ils ont cherché à s'allier avec le PS. Actuellement, Michel
Barnier roule pour la FNSEA, comme Jean Glavany en son temps. Les ministres que
ce soit de l'Agriculture ou de l'Environnement, ont toujours été partie liée
avec les lobbies pétrolier, routier, chimique etc... Les lobbies freinent à
mort le Grenelle de l'Environnement. Agir Vite souhaite ardemment que le débat
débouche, mais n'y croit pas."
Nadine Lauverjat, chargé de mission au Mouvement pour le
droit et le respect des générations futur (MDRGF): "Lors des réunions de
travail du Grenelle, on a pu voir que leur poids n'était pas négligeable. Les
syndicats agricoles étaient très présents. Avec eux, les relations étaient
cordiales, nous avons été en mesure de faire part de nos doléances, mais au
final, la synthèse du groupe Santé et environnement est décevante. L'accent
n'est pas assez mis sur le principe de précaution et le rapport n'apporte pas
de véritable rupture."
Christiane Lambert, vice-présidente de la FNSEA: "La
présence de représentants de l'industrie et de syndicats agricole rééquilibre
le poids des ONG. L'intérêt de la rencontre est qu'elle est un débat ouvert qui
permet de confronter des idées. La réunion sur le thème de la gouvernance était
productive. Mais, parfois, les réunions ont donné lieu à des accusations assez
vives de la part des ONG. Les débats dans les groupes traitant de
l'agriculture, de la santé ou des transports, sujets polémiques, étaient
tendus. On a parfois assisté à une attitude de lobbying dur de la part des
associations. Il est pourtant normal que les syndicats agricoles fassent
apparaître la réalité des modes de production et ses coûts. Il faut apprendre à
dialoguer ensemble. La société civile a également un rôle à jouer, en limitant
ses déplacements en voiture, en triant ses déchets etc. "